Vu du balcon… Le Fils

Marine Bachelot N’Guyen – David Gauchard

 

 

Dans un flash de lumière et un bruit grésillant, le plateau s’éclaire. Des lampes à la lumière orange en latéral, un projecteur en douche, découvrent le plateau en bois rond, le piano, la chaise et Catherine. Cheveux attachés, chemise claire, jeans, neutre, Catherine est pharmacienne. Elle est n’importe quelle pharmacienne, de n’importe quelle petite ville. La sienne est proche de Rennes. Catherine a deux garçons, Anthony et Cyril. Et vous, vous avez des enfants ? Elle a la pharmacie dans le sang, deux garçons et un mari, Philippe, catholique traditionaliste. En l’épousant, son mari lui offre une place de notable, un rôle dans la communauté, une place à l’église. Elle prend petit à petit sa place dans l’église. C’est l’histoire d’un glissement. Elle affirme sa foi, de la messe du dimanche à la manifestation contre le spectacle de Roméo Castelluci, Sur le concept du visage du fils de dieu. Le spectacle n’est pas nommé dans la pièce, mais c’est lui qui met le feu aux poudres. À genoux, étendus face contre sol, des chrétiens radicaux protestent et empêchent l’accès au théâtre. Catherine prie dans la manif et se rapproche de Ludivine Le Lay, la femme du chirurgien. C’est l’histoire du désir universel d’appartenir au groupe, de l’envie de s’élever socialement, d’avoir des amis. Et vous, vous avez des amis ?Des amis qui partagent vos valeurs et vous poussent vers les leurs, vous rassurent, vous confortent, des amis qui font bouger vos lignes insensiblement, et finissent par vous faire franchir des seuils puis des paliers. C’est l’histoire d’une radicalisation, qui se cristallise dans la Manif Pour Tous. Bleu, blanc, rose. C’est l’histoire d’un rejet, l’impossible rejet de l’autre car l’autre c’est le fils, le fils de Catherine.

g-cittadini-cesiEmmanuelle Hiron tient la salle dans une économie de moyens qui nous plonge dans la confidence. Elle fait apparaître son mari ou Ludivine le bras tendu, la main ouverte ; elle fait parler Anthony, les épaules basses, les bras baissés. Sa présence, sa justesse et la sobriété de la scénographie de David Gauchard impriment des images que le spectateur construit. L’écriture de Marine Bachelot N’Guyen sonne juste, permet l’empathie, la compassion, à un public partagé, tenté de prendre le premier degré et de rejeter en bloc Catherine et le fanatisme. Mais Catherine se confie à nous : ses enthousiasmes, son épanouissement de femme, sa peur de mère, sa souffrance. Dans son déni, dans ses fausses routes, dans ses silences coupables et ses paroles déplacées, elle reste humaine. Et nous ? Sommes-nous capables d’humanité à son égard ?

À la sortie de la salle, on est un peu secoué. La révolte, le silence, l’admiration pour le seul en scène, pour l’écriture du monologue et quelques critiques doublées d’inquiétudes. En tout cas, on a quelque chose à dire ou on le ramène chez soi. En cela, le pari est gagné.

David Gauchard n’a pas pu, en 2011, aller chercher sa fille à l’école parce qu’une manifestation catholique contre le spectacle de Roméo Castelluci, des policiers et des CRS bloquaient le passage. Puis, il y a eu la Manif Pour Tous, la loi Taubira et les manifs et les contre-manifs. Marine Bachelot N’Guyen a réussi, sur l’idée du metteur en scène, avec Emmanuelle Hiron ensuite, à peindre l’ogre incrédule qui pleure sa victime. Tous trois ont construit un monstre, mais un monstre humain.

La pièce a été créée en 2017, au festival d’Avignon. Elle a été nominée aux Molière 2019 pour le Molière seul(e) en scène. En octobre dernier, elle a remporté le prix Sony Labou Tansi des lycéens.

Bénédicte Forgeron-Chiavini

 

Pour en savoir plus sur le spectacle : Le Fils-Théâtre d’Angoulême

©Photo : Thierry Laporte

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