Quand une élève de Terminale parle de La Fin de l’homme rouge

Après avoir partagé sur ce blog ses impressions sur Ruy Blas, Léna Gahagnon, élève en Terminale S au Lycée Saint-Paul à Angoulême, nous parle aujourd’hui de La Fin de l’homme rouge.

 

Mercredi 27 novembre 2019, au Théâtre d’Angoulême

La Fin de l’Homme rouge

Mise en scène d’Emmanuel Meirieu, d’après le roman de Svetlana Alexievitch

Après avoir assisté le mercredi 27 novembre à la représentation de La Fin de l’Homme rouge, de nombreuses impressions et autres émotions ont directement émergé. Si la pièce étonne d’abord par sa construction particulière, on devient par la suite tout au long du spectacle le témoin estomaqué d’un théâtre aux décors aussi sombres que les histoires qui sont racontées sur scène. 

En tout premier lieu, c’est bel et bien la structure de la pièce qui m’a interpellée. Au lieu du schéma dramatique classique qui fait déroule scène après scène une histoire, on assiste ici à une succession de monologues. Il n’y a donc pas de progression réelle, seulement un enchaînement de témoignages d’individus ayant vécu la chute de l’URSS en 1991. Cette absence d’intrigue au sens théâtral,  ne rend pas la pièce moins intéressante, bien au contraire : on est réellement happés par la souffrance des personnages, qui chacun à leur tour, nous invitent à plonger au coeur de leur mal être. 

La fin de l'homme rouge©n.martinez70Outre le parti-pris original de cette succession de confessions, des ajouts extra-théâtraux participent également à la création d’une pièce moderne, bien loin du théâtre traditionnel. Les vidéos constamment projetées derrière les acteurs reflètent leur état moral, avec une série glauque de visages agonisants. On est ici dans un théâtre de la douleur, où la rhétorique des larmes achève de persuader le spectateur de compatir à cet élan de tristesse. 

Ces images acquièrent d’autres fonctions au fil du spectacle ; elles servent, par exemple, d’appui à certains monologues avec la diffusion d’images d’archives, liant ainsi l’image au discours : l’effondrement des statues de Lénine et Staline illustre l’échec de l’utopie communiste, alors que les premières images, celles de Youri Gagarine dans l’espace, entretiennent l’espoir d’un rêve irréalisable. A ceci s’ajoute les visages floutés des comédiens filmés en direct et projetés sur un grand écran, comme pour illustrer le cauchemar que les personnages ont vécu et la souffrance qu’ils portent toujours au fond d’eux-mêmes.

L’usage de la vidéo permet enfin de parer à un aléas : l’impossibilité à André Wilms de jouer sur scène pour des raisons de santé. Le metteur en scène fait donc le choix de filmer son monologue et de le diffuser à la fin du spectacle. Ce qui au départ était une faiblesse finit par devenir un tour de force dramaturgique, puisque les images vidéos d’André Wilms constituent une véritable antithèse aux jeux des autres acteurs en chair et en os. On croirait presque voir se dématérialiser le rêve politique auquel croit cette sorte de fantôme de comédien, car c’est bel et bien le seul personnage entièrement attaché au communisme.  

D’autre part, j’ai trouvé le travail accompli par les régisseurs du spectacle absolument La fin de l'homme rouge©n.martinez91fascinant : les nombreux jeux de lumière ajoutaient une profondeur à ces récits déjà poignants. Je me souviens comment le décor se teignant de rouge prenait une double signification, symbole simultané de la violence endurée et de l’idéologie communiste ; ou encore l’obscurité et le mutisme maintenus un instant, comme pour marquer l’apogée des humiliations subies par Alexandre, le soldat de l’armée rouge. L’éclat de lumière aussi, qui met fin au récit de Valentina, de la même manière que l’explosion de Tchernobyl mit fin au cours normal de sa vie. 

Par ailleurs, les variations du volume sonore donnaient à l’angoisse et au désespoir des notes assourdissantes, les faisant résonner parmi le public avec une ampleur impressionnante. Cependant, j’ai été assez mitigée devant l’utilisation de micros par les comédiens. Si ce choix dramaturgique permettait d’ajouter une bande son ainsi qu’une amplification sonore plus qu’intéressantes, comme je le précisais plus tôt, je trouve que cela retirait quelque peu de théâtralité.

La fin de l'homme rouge©n.martinez101Les comédiens étaient complètement habités par leur rôle, ce qui contribuait en grande partie  à la réussite du spectacle. Les attitudes corporelles marquaient la souffrance, qui était ancrée en eux jusqu’à leurs costumes. On était enfin réellement touchés par le flot de douleur qu’ils nous transmettaient rien qu’en jouant. Chacun avait un phrasé et une intonation propres à son histoire, la rendant unique à sa manière, sans jamais véhiculer les mêmes émotions et sentiments. Les monologues, ponctués par des silences qui faisaient perdurer le témoignage précédent, étaient tous aussi bouleversants les uns que les autres. 

Le décor était à l’image de l’état psychique des personnages : détruit. On a l’impression d’être face aux débris d’un monde, du rêve communiste de l’URSS stalinienne, éclairé d’une lumière crépusculaire métaphorique. Cette unité de lieu, je pense, ajoutait une dimension apocalyptique en accord avec l’ambiance renvoyée.  J’ai également noté qu’il s’agissait des ruines d’un lycée ; peut-être cherchait-on à  représenter un lieu à la fois d’endoctrinement mais aussi dispensateur du rêve d’un monde meilleur.

Enfin, je dirais que nous avons assisté à un spectacle beau mais triste, de par le choix du thème éminemment pesant que représente la chute de l’union soviétique. Le découpage original de la pièce m’a particulièrement surprise, en s’écartant résolument de la notion d’intrigue théâtrale. Cependant, cette construction rend peut-être à mon goût le spectacle un peu monotone car répétitif sur la durée, même si chaque comédien arrivait à chaque fois à nous raccrocher à son témoignage en nous bouleversant profondément. Je retire finalement de cette représentation beaucoup d’émotion, et une vision de la guerre froide bien éloignée de ce qu’on apprend dans les livres d’Histoire : un point de vue empli de douleur des hommes et des femmes qui l’ont vécue. 

 

 

Crédit photos : ©n.martinez

 

Pour retrouver toutes les informations sur ce spectacle et la compagnie Bloc opératoire : https://www.theatre-angouleme.org/programmation/la-fin-de-lhomme-rouge/

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