Vu du balcon… Mademoiselle Julie

August Strinberg – Nils Öhlund

mademoiselle_julie1©DR

1888. August Strinberg imagine une lutte des classes, une lutte des sexes, propre à ouvrir les vannes de la fresque sociale, du règlement de compte. Pièce jugée trop sulfureuse en Suède, Mademoiselle Julie est créée l’année suivante au Danemark. C’est l’épouse du dramaturge, Siri von Essen, elle-même aristocrate, qui tient le rôle-titre. Et quel rôle ! Le dramaturge libère un torrent de désirs, de violences et d’insultes et ne nous épargne rien. Le flux des eaux troubles submerge la scène et déverser sa boue, indélébile, sur le plateau.

Mademoiselle Julie, maîtresse fantasque et sulfureuse, se divertit. Elle joue avec Jean son valet, fiancé à Kristin la cuisinière. C’est la nuit de la Saint-Jean*. Ses fiançailles à elle sont rompues, elle a envie de s’étourdir et de s’encanailler ! On entend les flonflons de la fête, elle vient relancer Jean à la cuisine. Elle a soif de bière. Ce soir-là justement, le valet boit du vin. Kristin s’endort et laisse le champ libre au jeu amoureux, au jeu de séduction et de répulsion qui suit. C’est la nuit de la Saint-Jean, tout est possible. Alors Mademoiselle Julie insiste, elle commande : danse avec moi, bois avec moi, embrasse mon pied, c’est un ordre ! Elle joue avec le feu, frotte d’un peu trop près le silex et l’étoupe, et ça prend feu. Maître et valet se réfugient dans la chambre de Jean alors que les domestiques, débridés et ivres, se moquent déjà d’eux. Et quand la porte se rouvre, les rapports ont changé. La ligne morale transgressée laisse place à deux amants, deux adversaires, deux contraires. Comme dans leurs rêves : elle glisse du mât mais s’enlise au sol ; il grimpe l’arbre de la réussite mais quand il atteint la première branche salvatrice, elle est pourrie et rompt sous son pied.

En se renversant, chaque partie, qui était lisse, devient un couteau. mademoiselle_julie2©DRLes deux lames opposées, tenues dans des mains fermes, sont à présent des cisailles dévastatrices. Et ça coupe, ça tranche dans le vif, dans les rêves, dans les projets, dans les possibles. Le dominé domine. Le dominant fléchit le genou et pose sa tête sur la cuisse de son adversaire. L’attraction des corps laisse la place à la dislocation des êtres, par le langage, par le regard plein de désirs, de mépris et de haine. Tout cela passe dans les yeux des personnages, sans pause, sans répit et nous tient en apnée dans la tension de leurs attentes et la torsion de leur âme.

La mise en scène de Nils Öhlund est remarquable. Elle redéfinit la géographie de notre expérience du spectacle. Le dispositif bi-frontal crée une proximité incroyable et dérangeante : on n’est pas en bord de scène mais dans la scène. Nos yeux sont des caméras : les acteurs jouent, les paroles forment des vagues qui se fracassent à nos pieds, au bord du plateau, lumières et sons sont réglés et nos yeux filment. Chacun construit son film de Mademoiselle Julie, ses gros plans, ses travellings. C’est incroyable mais c’est dur, c’est bouleversant. Le spectateur subit une pression dont il ne sort pas indemne. Les vagues déferlent continuellement. La fermeté solide de Kristin, Carolina Pecheny, contraste avec le feu de Jessica Vedel. Son jeu sublime le rôle et tient tête à la prestation remarquable de Fred Cacheux. Il incarne plus que le valet, il devient la parole des petits, l’intelligence des faibles, la vengeance des domestiques sur les maîtres. Elle est devenue une « putain à domestiques » et tombe plus bas que la dernière de ses servantes. L’affrontement se glisse dans tous les interstices : la réflexion sociale, la guerre des sexes, la définition du genre, la peinture des mœurs. Et aucune satire comique ne rassure le spectateur, toujours sur la brèche. Comme Mademoiselle Julie, on ne peut se détacher,  effrayé et attiré par le fil du rasoir.

Voilà ce que c’est quand ces dames et ces messieurs veulent faire comme les petites gens : ils deviennent petits eux-mêmes.

                                                                                                               Bénédicte Forgeron Chiavini

 

*Appelée nuit de Midsommar en Suède

 

Pour en savoir plus sur ce spectacle :mademoiselle-julie

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