Vu du balcon… « Sulki et Sulku ont des conversations intelligentes »

Sulki et Sulku ont des conversations intelligentes

Jean-Michel RIBES

 

            Mardi 8 et mercredi 9 janvier 2019, le public angoumoisin a accueilli Jean-Michel Ribes*. Après Théâtre sans animaux, il y a quelques saisons, ce sont Sulki et Sulku, œuvres d’art vivantes de Musée haut, musée bas (2004), qui viennent bavarder sur scène. Ce prolongement, véritable spin-off, permet de creuser les personnages, qui gagnent en autonomie, en burlesque, en subtilité. Ils font clairement entendre leur voix, leurs anecdotes et leurs interrogations, mettant à mal notre société et notre nombrilisme. La télévision devient un gueuloir, armé de bouches qui projettent tout sur l’écran, merde comprise, puisque ces bouches n’ont pas d’anus. Les rendez-vous sont des aires de discussions creuses, la capacité admirative se déplace des œuvres d’art au flot d’images et de sensationnel incessant des actualités violentes. Tout y passe ! La dictature des opinions qui rabaissent les idées, l’asphyxie des repas dominicaux en famille…

            Sulki (Romain Cottard), tout de jaune et mauve vêtu, promène sa longue silhouette dégingandée de dandy esthétique, et Sulku (Damien Zanoly), en orange et mauve, est l’adversaire, au sens argumentatif du terme, de ces conversations philosophico-surréalistes jubilatoires. Le jeu de ce duo permet de hisser le burlesque jusqu’à la poésie. Les personnages embarquent d’ailleurs dans une montgolfière qui les porte vers le monde des idées. Il n’y a pas de surjeu, mais une exigence à reproduire un échange cocasse entre deux amis, presque jumeaux, qui offrent un regard décalé sur le monde.  Ce sont des œuvres d’art, exposées dans un musée : il y a du standing et du niveau d’analyse ! C’est ainsi que, portés par cette logorrhée, on admet le foot sans ballon, pour abolir la violence et le conflit. On adhère, malgré nous, aux problèmes du pauvre Georges qui pisse de l’essence, ou d’une tante de Limoges qui se croit russe, et même d’un pape qui achète des croquettes pour chat sans gluten.

            Dans cet envol vers l’absurde, le burlesque ne frôle pas le grotesque et la poésie pointe le bout du nez sans prétention, désamorcée par le rire et le retour au trivial. Cette heure vingt passe vite mais il n’en fallait pas plus pour que le pacte d’adhésion résiste. C’est en effet un exercice virtuose auquel s’adonnent les deux comédiens et qui repose sur leur talent à nous transmettre le texte. L’écriture de Jean-Michel Ribes, qu’il attribue à un déroulé de ces conversations quand les personnages s’agitent dans son esprit la nuit, est toujours aussi vive. Et c’est parce que ce que se disent Sulki et Sulku est si clair à l’entendement, parce qu’ils ont des conversations intelligentes, que tout est permis !

                                                                                             Bénédicte Forgeron Chiavini

 

 

 

*Jean-Michel Ribes

Auteur dramatique, metteur en scène et cinéaste, Jean-Michel Ribes dirige le Rond-Point depuis 2002, où il défend l’écriture dramatique d’aujourd’hui. Il est auteur et metteur en scène d’une vingtaine de pièces, dont La Cuisse du stewart (1990), Théâtre sans animaux (2001, Molière de la meilleure pièce comique) et Musée haut, musée bas (2004, sept nominations aux Molières). Depuis 2008, il met en scène Batailles, qu’il a coécrit avec Roland Topor, Un garçon impossible (2009) de Petter S. Rosenlund, Les Diablogues (2009) de Roland Dubillard, Les Nouvelles Brèves de Comptoir (2010), adapté du recueil de Jean-Marie Gourio. En 2011, il écrit et met en scène René l’énervé – opéra-bouffe et tumultueux, mis en musique par Reinhardt Wagner. Au Rond-Point, en 2012, il re-crée Théâtre sans animaux et met en scène, en 2013, L’Origine du monde de Sébastien Thiéry. En mars 2016, il recrée sa pièce Par delà les marronniers –Revu(e), qui célèbre trois poètes subversifs à la vie brève : Arthur Cravan, Jacques Vaché et Jacques Rigaut. En octobre 2016, il met en scène Patrick Robine dans Le Cri de la pomme de terre du Connecticut.

Pour la télévision, il écrit et réalise de nombreux téléfilms et les deux séries cultesMerci Bernard(1982 à 1984) et Palace(1988 à aujourd’hui) dont l’adaptation scénique sera créée en septembre 2019 au Théâtre de Paris.

 

Photos: Giovanni Cittadini Cesi

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